Shobhaa Dé

Journaliste et romancière, comme moi, Shobhaa Dé, que j’ai eu le plaisir de rencontrer lors de mon passage à Bombay, invitée par l’Alliance Française, est best seller en Inde depuis son premier roman. Dans les rues de Bombay, les passants se retournent sur elle et pas seulement parce qu’elle est belle – et elle est vraiment belle, notons qu’elle fut mannequin un temps de sa vie -, mais parce qu’elle est très médiatisée. Presse écrite, télévision, Shobhaa est présente là où il faut être. Chroniqueuse régulière du Times of India, elle est connue pour ne jamais mâcher ses mots. Qu’elle s’exprime sur les femmes, le sexe ou la politique, pour Shobhaa, un chat est un chat. Et devant personne, le beau regard perçant et volontaire ne se baissera. Une vraie personnalité, Shobhaa, avec laquelle je partage certains points communs et bien des affinités. Que ses romans et sa prose choquent, déplaisent, que les critiques aiguisent leurs arguments, de parution en parution, le succès est toujours au rendez-vous. Son dernier roman : Superstar India, comme le premier : Second Thoughts. Parce que le talent de Shobhaa, c’est avant tout de savoir s’adresser, de savoir toucher, un très large public de lecteurs. En particulier de lectrices.
Dès que je l’ai vue dans ce charmant salon de thé de Bombay où nous avions rendez-vous, j’ai tout de suite eu envie de lui poser mille questions. Elle a commandé un café, moi un thé chaï et la conversation aurait ainsi pu durer jusqu’à la nuit.



1/ Comment est venu le goût de l’écriture ?
Shobhaa Dé :
j'entretiens depuis toujours une relation amoureuse avec les mots. Depuis l’âge de 12 ans, j'écris un journal. La littérature est, pour moi, une célébration de la vie. Ecrire c’est être en vie. Et la vie coule plus que jamais dans les veines de cette beauté divine qui ne passe pas un jour sans s’attabler et faire courir la plume sur une feuille. Mais au début, écrire, c’était chroniquer l’actualité, la vie, les femmes et les lois ancestrales qui les gouvernaient encore. Dans le regard comme dans la plume, le combat est toujours présent. Et puis…

2/ Et l’idée d’écrire le premier roman ?
Shobhaa Dé :
L’écriture de la fiction, c’est comme le mannequinat ou même le mariage. À l’origine, il y a toujours une rencontre, et particulièrement une rencontre avec un homme intelligent. Intelligent et étranger jusque-là à sa vie. Elle se promène au Taj Mahal, un passant la regarde, l’observe un temps et lui propose d’être mannequin. Plus tard, après le mariage qui ne sera pas commenté, un homme lui téléphone : il est à l’initiative de la version indienne de Pinguin book. Il a lu les chroniques de Shobhaa et lui propose d’écrire un livre sur Bombay, sur la ville. Quel ennui ! Elle veut bien s’essayer à l’écriture d’un livre mais un roman, pas un document sur une ville. Mais comment écrit-on un livre, demande-t-elle, naïvement. « Il fut mon Salieri », affirme-t-elle, de cet éditeur chanceux. Un mois plus part, à nouveau, il téléphonait pour venir aux nouvelles. Shobhaa n’avait pas écrit une ligne et l’éditeur insistait pour débarquer chez elle et lire. C’est alors qu’elle se lance un défi : « Vous arrivez dans combien de temps », questionne-t-elle. « Il me faut 45 mn pour traverser la ville, » réponse de Monsieur Pinguin Book. Elle cherche partout un crayon, un stylo, elle tombe sur son eye-liner, s’en empare, sous la main, pas de feuille, un sac à linge servira de papier. Et dans le feu de l’urgence, les idées se bousculent. Elle note, note et prend conscience qu’elle vient d’écrire le plan de son roman, de coucher noir sur blanc ses personnages : une femme bien sûr, des hommes, bien sûr.
Ensuite, il lui a fallu neuf mois pour écrire le mot fin, comme pour un bébé. Et la parution a connu d’emblée le succès. Elle estime avoir ouvert la voie à de nombreuses femmes écrivains dans son pays et permis la reconnaissance de l’écriture féminine. Ainsi a-t-elle écrit 15 livres dont 7 romans.

3/ Quels sont ses rites et ses sources d’inspiration ?
Shobhaa Dé :
Les rites d’abord : elle y tient. Chaque jour de sa vie, elle écrit environ trois à quatre feuillets. Dans le chaos total parce que le chaos c’est stimulant. Le chaos, c’est la famille, mari, enfants, qui ne se gênent pas pour la déranger et tous ceux qui entrent et sortent dans sa maison où tout est toujours en mouvement.
Les sources d’inspiration : le présent, l’actualité. Shobhaa est une grande lectrice des faits-divers dans les journaux mais aussi une grande observatrice quand elle se promène dans la rue. Ce qui est important, c’est, à travers le roman, de faire progresser les mentalités. Et elle est persuadée d’y parvenir. Souvent ses lectrices lui disent : « Vous avez lu dans mon esprit, vous avez raconté mon histoire. »

Maryse Wolinski

L’actualité de Shobhaa : elle écrit un roman-document, Simply Sixteen, et l'un de ses premiers romans : Starry Nights, sera traduit en français et publié en janvier 2010 aux éditions Acte Sud. Enfin l’ensemble de son œuvre en anglais est publié chez Pinguin.

 

Maryse Wolinski - avril 2009