Rencontre avec Jacqueline Zinetti & Brigitte Delabarde

Les Mères, les filles, le temps qui passe
Un film de Jacqueline Zinetti, Brigitte Delabarde (2009 - France - 51 minutes - Digital vidéo)

 

Le vieillissement de la population met à jour un phénomène de société qui touche principalement les femmes : Il s’agit de la multiplication de couples unissant de façon singulière les mères âgées à leur fille, et les enfermant dans un huis clos saturé d’affects.

La vieillesse de la mère est un moment particulièrement chargé en émotions, et cette période est souvent dominée par un retour en force de l’ambiguïté des liens affectifs maternels et filiaux.

Les jeux de miroir entre la mère et la fille se complexifient considérablement quand la mère, devenue vieille, renvoie à sa fille le reflet de sa flétrissure et de la mort qui approche. A cette époque la fille aborde la seconde moitié de sa vie et se trouve confrontée à de multiples remaniements personnels.

 

Comment est venue l'idée du film ?

Jacqueline Zinetti : Lorsque j'étais chef du service de géronto-psychiatrie à l'hôpital Bretonneau, je recevais de plus en plus de personnes âgées souffrant d'une symptomatologie dépressive et/ou démentielle, en majorité des femmes, puisque en France, leur longévité est nettement supérieure à celle des hommes. Presque toujours, c'était leur fille qui était à l'origine de cette consultation, et qui accompagnait la vieille dame.

J'ai pu constater que pour l'une comme pour l'autre, ce moment de l'existence est particulièrement fort émotionnellement. Le fonctionnement en miroir qui se met en place dès la naissance, se complexifie considérablement, quand la mère renvoie à sa fille le reflet de sa flétrissure et de la mort qui approche. Et puis, le cheminement de chacune vers un renversement des rôles est difficile, voire douloureux, et cette période est souvent dominée par un retour en force de l'ambiguité des liens affectifs maternels et filiaux.

Avec la photographe Caroline Poiron, j'ai organisé une exposition à l'hôpital Bretonneau en 2003, les photos racontaient la relation mère-fille à l'épreuve du temps, et ont beaucoup touché le public. L'idée d'aller plus loin m'habitait, j'avais envie d'explorer ce thème, ma rencontre avec Brigitte Delabarde, vidéaste, très vite intéressée par ce projet, a permis la réalisation du documentaire.

 

Pourquoi cette étude en images de la relation mère-fille à travers le temps et l'âge ?

Jacqueline Zinetti et Brigitte Delabarde : La fille qui vieillit, ne peut détourner son regard lorqu'il se pose sur sa mère, c'est un miroir qui ne triche pas, qui lui renvoie l'image de ce qu'elle va devenir.

De la même façon, ce que la camera nous donne à voir, nous livre un témoignage direct, difficile à fuir. Contrairement à un texte, la situation qui nous trouble ne peut être modifiée, atténuée, par une interprètation fantasmatique. Et l'image de la vieillesse nous dérange, beaucoup plus que sa représentation, car elle nous confronte en direct, à la perte et à la proximité de la mort.

Mais lorsque le sourire de Benoîte Groult, extraordinaire nonagénaire, apparaît sur l'écran, le pouvoir de l'image devient magique et nous rassure par le jeu subtil des identifications. Et c'est l'avenir qui de nouveau nous sourit...

 

Comment s'est construit le film ?

Jacqueline Zinetti et Brigitte Delabarde  : Nous avons tout d'abord contacté Maryse Wolinski, écrivain et journaliste, que notre démarche intéressait, car elle était elle-même plongée au coeur de ce sujet à travers le roman qu'elle achevait : « La mère qui voulait être femme » et à travers ce qu'elle vivait avec sa mère âgée de 89 ans. Dans le documentaire, elle analyse cette étape de leur vie avec beaucoup de pertinence. Elle nous a permis de rencontrer Benoîte Groult qui nous fait vibrer en évoquant les pertes de la vieillesse, mais aussi ses découvertes, et qui pose un regard chargé d'humour et de tendresse sur le visage vieillissant de ses filles.

Les autres rencontres ont été fortuites, ou ciblées, comme celle de Pierrette Fleutiaux qui a accepté d'intervenir en lisant des moments bouleversants de son livre : « Des phrases courtes ma chérie. »

Anonymes ou célèbres, mères ou filles, toutes les femmes interviewées ont permis à travers leurs différences et leur singularité, de mettre en lumière les points essentiels  de la relation mère-fille que nous avons souhaité approfondir :

- le sens de la transmission et de l'héritage, qu'ils soient acceptés ou refusés,

- le moment de bascule, si riche en émotions où la fille devient la mère de sa mère,   

- les non-dits familiaux,

- la conscience que même vieille et dégradée, la mère demeure une protection, et nous aide à mieux savoir qui l'on est. 

 

La parole des témoins a-t-elle été difficile à obtenir ?

Jacqueline Zinetti et Brigitte Delabarde    Pour certaines intervenantes, « démarrer » face à la caméra n'a pas toujours été facile, il y a eu des moments d'angoisse, des réactivations de vécus douloureux. Il a fallu parfois, rassurer, attendre, ou canaliser l'émotion et la transformer en paroles, afin d'éviter les débordements émotionnels, ne pas tomber dans le mélo. Il me semble que nous y sommes parvenues car les images du film témoignent de la spontanéité et de l'authenticité des intervenantes.

 

Comment s'est construit le montage ?

Jacqueline Zinetti et Brigitte Delabarde   : Tout d'abord, en amont du montage, afin que l'ensemble soit cohérent et revête une certaine homogénéité, pour les interviews, des questions ont été préparées. Mais elles ont respecté la parole de chacune, son particularisme, et lui ont permis de dépasser le thème essentiel, de ne pas se limiter à une simple réponse.

Les propos sont d'une telle richesse, que le choix des coupures, guidé par la cohérence de l'ensemble, a parfois été très difficile. Il y a eu un moment notamment, au cours duquel une mère âgée, très maîtrisée, était brutalement débordée émotionnellement par ses propos, et luttait quelques secondes contre les larmes avant de reprendre la parole. Mais ces images, bouleversantes, n'ont jamais pu s'inscrire dans l'ensemble du documentaire.

Entre les différentes scènes nous avons introduit les paroles d' une chanson, quelques lignes d'un livre, et des images évoquant le temps qui passe, afin de renforcer des propos ou de permettre des temps de respiration.

 

Qu'est-ce que vous retirez de cette expérience ?

Jacqueline Zinetti : En tant que psychiatre, une interrogation, et une constatation ont surgi de cette écoute. Je me suis demandée pourquoi ces filles nées à l'époque du baby-boom et qui  appartiennent à la génération de Mai 68, étaient si vulnérables face à la vieillesse de leur mère. Dans leurs luttes féministes, ces femmes ont beaucoup obtenu et ont été dans une certaine toute-puissance, or leur confrontation à la vieillesse est un combat dont elles ne sortiront pas victorieuses...

Et à un niveau plus personnel, il m'est apparu comme une évidence troublante, car elle allait à l'encontre de mes convictions de psy, qu'il fallait un jour -est-ce celui de la maturité- ? accepter de ne pas tout connaître sur son histoire et admettre que certains silences font aussi partie de la transmission.

 

Maryse Wolinski - février 2011