Le regard de Maryse Wolinski

Après êre passée par le journalisme (Sud-Ouest et Le Journal du Dimanche pour commencer), Maryse Wolinski a choisi les livres pour assouvir sa passion des histoires et des destins romanesques. Depuis Au diable vauvert, ses romans font une belle place aux femmes. Dans La Sibylline (Seuil), elle se glisse dans la personnalité effervescente de Marie-Sophie Godebska, la reine du Paris culturel du début du XXe siècle, ainsi surnommée par Marcel Proust.

 

L’homme qui aimait les femmes
A l’heure où l’on fête les cinquante ans de la pilule et que le Planning familial lance une campagne pour le remboursement de tous les contraceptifs sans distinction, je pense à Lucien Neuwirth. Cet homme aimait tellement les femmes qu’après avoir découvert, en Angleterre, l’existence d’un premier contraceptif, il décida de l’introduire en France. Avec courage et persévérance, il consacra une partie de sa vie à promouvoir la contraception, surmontant l’hostilité du plus grand nombre et l’indifférence des autres. Je lui dois ma première interview publiée dans le JDD. Je lui dois aussi d’être une femme libre.

 

Balafre en Albret
Enfant, je passais mes étés en Albret, dans ce paysage paisible de Gascogne, entre collines plantées d’arbres fruitiers et vignobles. J’arrivais pour les moissons et je repartais après les premières vendanges. Aux ciseaux, bien sûr.

 

Eh bien, au nom de l’intérêt général, cette campagne où je me suis initiée à la vie va être défigurée. En effet, le conseil général du Lot-et-Garonne a voté le financement d’une bifurcation de la LGV (ligne à grande vitesse) Paris-Bayonne, allant de Bordeaux à Toulouse. Objectif : gagner une petite heure sur l’itinéraire qui sépare Toulouse de la capitale.

 

Cette petite heure offerte à quelques-uns va coûter très cher aux collectivités locales qui, pour l’occasion, devront s’endetter pour quarante ans. Et les collines de l’Albret seront balafrées, paysage dégradé déjà, il y a un peu plus de trente ans, par la construction de l’autoroute qui relie Bordeaux à Toulouse.

 

Cependant, cette autoroute, avec ses sorties tous les trente kilomètres, a le mérite de servir la ruralité quand la LGV, elle, passera comme un éclair au nez des communes. Un seul arrêt : Agen. Dans un premier temps, il avait été prévu que le tracé de la LGV suivrait celui de l’autoroute, ce qui aurait été un moindre mal, mais pour cause de (nombreuses) sinuosités, le tracé finalement voté éventrera l’Albret. A Ambrus, Xaintrailles, Feugarolles, ces charmantes communes, des lieux de résidence vont donc être saccagés, des propriétés détruites au nom de l’intérêt général.

 

Je suis trop attachée à ce pays de Gascogne pour ne pas m’en émouvoir, et je soutiens fermement les riverains révoltés. Principe républicain oblige : l’intérêt général doit primer les intérêts particuliers. Certes, mais alors je pose la question : qui peut croire que gagner une petite heure pour rejoindre Paris relève de l’intérêt général et justifie que l’on massacre une région ? Et quel échec pour la décentralisation s’il faut investir des milliards et dévaster la campagne pour se rapprocher un peu plus de la capitale…

 

Dérive
La semaine passée, dans une librairie de la rue de Belleville où je dédicaçais mon roman, j’ai fait la connaissance d’une lectrice : Nadine Colson, directrice du centre Pauline-Roland, lieu d’hébergement et de réinsertion sociale pour les femmes, situé dans le 19e arrondissement.

 

Elle m’a raconté le quotidien du centre, de ces femmes, battues pour la plupart, chômeuses sans domicile ou sans-papiers. Chaque mois, environ deux cents d’entre elles se présentent pour y être hébergées et bénéficier d’un accompagnement social. Certaines sont accompagnées d’enfants. Deux cents mais seulement quatre ou cinq possibilités d’accueil, le centre affichant complet en permanence. Mais alors que deviennent les autres ? L’hôtel, la dérive.

 

Fan d’Amalric
Pour Jean Paulhan, Colette était une grande journaliste égarée dans le roman. Dans le recueil d’articles de presse que publient les éditions du Seuil, sous le titre : Colette journaliste, j’ai retenu le regard aigu et ému d’une observatrice de l’âme humaine, aussi talentueuse journaliste que romancière. Paulhan, on le sait, était un affreux misogyne. Il le fut souvent dans sa correspondance avec l’héroïne de mon roman, Misia Godebska, la « sibylline » de Proust et l’amie de Colette.

 

Mathieu Amalric, lui, a lu L’Envers du music-hall et En tournée. Et quand Mathieu Amalric lit Colette, ça le mène tout droit au festival de Cannes pour recevoir le prix de la meilleure mise en scène. Bien avant que Mathieu Amalric apparaisse sur les écrans, dans l’un de mes romans, La femme qui aimait les hommes, j’avais conçu un personnage, Fiodor, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. C’est lui comme il se donne à voir, un rêveur un peu dilettante, un peu provocateur, un magicien du verbe. Et puis j’ai découvert l’acteur, inventif, dans le film de Danièle Dubroux, Le Journal du séducteur, puis dans celui d’Arnaud Desplechin, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle). Un vrai coup de foudre.

 

Après la lecture de Colette, le séduisant Mathieu (sans la moustache de Zand, le personnage qu’il joue dans Tournée), est allé aux Etats-Unis nourrir son imagination. Résultat, il nous conte, dans Tournée, l’histoire d’un loser, lui dans le rôle, producteur minable, entouré d’un bouquet de filles superbement en chair. Corps, regards, coiffures, maquillages décalés. Actrices comiques de music-hall et strip-teaseuses, professionnelles à la foi quasi divine. Sexy et provocantes, avec grâce et humour. Une formidable bouffée d’oxygène dans la sombre sélection de ce festival 2010, reflet d’un monde particulièrement inquiet.

 

Dimanche contrarié
A propos de Mathieu Almaric, je devine que, pas plus que moi, il n’a apprécié la bulle du dessin de Wolinski publié par le JDD du 16 mai. Par-dessus l’épaule de mon dessinateur de mari, j’avais vu l’esquisse se mettre en place : Jospin, acteur à Cannes, entouré des plantureuses de Tournée. C’était plutôt joli. Il a suffi que je m’absente pour que le mot "pétasses" s’installe dans la bulle. Comment désigner en ces termes les superbes héroïnes d’Amalric qui ont ravi les spectateurs du festival ? Un mot laid. Honte à toi, Georges ! "C’est pour provoquer qui ?" "Faire rire", me répond-il, l’œil qui frise. Tant d’années de combat et je ne l’aurais pas complètement retourné ? Allez, la lutte continue ! Mais un jour, il faudra bien que je m’explique. En attendant, dimanche contrarié.


Maryse Wolinski pour le JDD - juin 2010