Silence

Silence. Pas un mot. Pas une parole. Pas un déplacement. Silence. Quatre mois sans faire signe. Silence. La ligne est coupée.

Le cancer est passé par là.

C’était fin septembre. Retour de vacances. Une vieille ordonnance traînait dans mon courrier. Pourquoi ne pas profiter d’une période de calme pour faire cette mammo ? Dans la salle d’attente, une bonne vingtaine de femmes qui ne savent pas, si, en sortant, elles n’auront pas la tête qui tourne, le cœur qui flanche en même temps que le moral. Et moi, comme elles. L’appareil glisse sur mon sein, une sorte de va et vient qui ne cesse tandis que le radiologue fronce les sourcils. Une tâche grise, pas très normale. Je ressors avec l’idée que le résultat d’une biopsie peut aussi être positif.

Le cancer, ça n’arrive qu’aux autres. Je me crois encore super-protégée. Par quoi ? Bonne nutrition, gym forcenée, vie agréable…

 Résultat négatif. Le cancer grignote mon sein.

Et cette fragilité, due à des problèmes familiaux, que je ne voulais pas prendre en compte… « L’agression » aura laissé des traces. Pas seulement dans mon cœur et ma mémoire, pas seulement dans mes cauchemars, mais au creux de mon sein, tout près de l’aréole.

 

D’avoir vécu une expérience comme celle-ci donne le droit imprescriptible de l’écrire.

 

La première étape à franchir est l’intervention. : tumorectomie. Une première chance : c’est opérable. Je décide que ça se fera très vite. Je demande dans la semaine qui suit l’annonce. Impossible, le chirurgien part pour le Corée, une tournée de conférences. Alors ce sera à son retour, le 17 octobre.

Au réveil, après l’intervention, il y a deux mystères : le premier : m’a-t-on enlevé le sein ? Je le prends à pleine main : non, il est bien là, tout douloureux. Je ne jouerai pas les Amazones. Second mystère : la chaîne ganglionnaire est-elle aussi cancéreuse ? Une cicatrice au niveau de l’aisselle me prouve qu’un morceau de ganglion a été prélevé et bientôt analysé. Suspens.

Deuxième chance : chaîne ganglionnaire impeccable. Donc, pas de nouvelle intervention. Reste à se remettre de la première, faire et refaire les pansements au quotidien, ne pas laisser s’ankyloser le bras traumatisé, se méfier du regard dans le miroir qui renvoie un sein couturé, boursoufflé.

 

Silence.

Parce que complétement centrée sur son corps, sur son sein, sur son bras, sur les douleurs, la fatigue, le goût de rien, l’angoisse qui monte à l’idée d’un nouveau rendez-vous avec l’oncologue, celui-ci devant annoncer le traitement à suivre : chimio, radiothérapie...

 

A ce moment, j’ai cessé d’être dans l’écriture. Voire même dans la moindre chose intellectuelle.

 

Parenthèse. Je me regarde vivre le cancer. J’écris « le » et non « mon » car je considère qu’il n’est pas mien.

 

Ce sera radiothérapie. Une troisième chance. Je suis déjà tellement nauséeuse de nature que j’étais terrorisée à l’idée  de suivre un traitement de chimio.

Six semaines après l’intervention,  la fatigue se dissipe, le sein reprend forme. C’est à ce moment où je crois que tout redevient normal, que je commence les séances quotidiennes de radiothérapie.

Repérages : l’oncologue dessine des croix qui serviront de repères pour les manipulateurs.

Chaque jour, en position de soumission, les rayons X frappent ma chair. Dans la cabine d’observation, les manipulateurs plaisantent entre eux. Moi, j’angoisse dès que la lumière verte passe au rouge, signe que les rayons vont frapper. Le bruit est inimitable et je ne pourrai plus jamais l’oublier. Je l’entends dans mes nuits indécises, mais aussi dans mes journées fragiles, entre désespoir d’être contrainte de se reposer et volonté farouche de continuer la vie comme avant.


La vie comme avant. C’est si loin.

J’ai le sentiment de m’en écarter définitivement. Je tiens un journal : les mots que j’y couche, avec tant d’efforts, m’effrayent.

 

Silence.

 

Je me plains : je suis fatiguée, j’ai des contractures, bras, jambes douloureuses. Normal, répond le très sympathique oncologue radiothérapeute : « Vous avez une patate dans le sein ! »

Je me plains encore : je ne dors plus. La faute à l’arrêt des hormones, décrète l’oncologue. Ces hormones que j’ai tant défendues dans deux de mes livres. Ces hormones comme des sponsors qui boostent la vie. Voilà que je dois m’en passer jusqu’à la fin de mes jours !

 

Mais une chance encore : mes petits « lolos », comme précise  l’oncologue, me sauvent. C’est plus facile de traiter des petits seins plutôt que des gros.

Dans mon malheur, décidément, j’ai beaucoup de chance.

 

Les jours passent et au programme de mes journées : gymnastique indispensable et séance de rayons. Vingt-cinquième séance. Toujours la même position de soumission et le bruit, comme un grésillement qui ne quitte plus mes oreilles. Et l’écriture toujours absente. L’imagination tourne en rond : la soumission qu’entraîne la maladie, l’effroi au quotidien provoqué par les rayons, un cataclysme dans l’organisme, la fatigue qui enferme, le sommeil qui ne vient plus et qui obsède.

 

Accumulation de rayons : le sein devient cramoisi comme sous l’effet d’un violent coup de soleil. Sauf que le soleil est remplacé par des photons X qui déposent leur énergie en profondeur et des électrons qui traitent les régions superficielles.

Cramoisi et si sensible.

Accumulation de nuits blanches : la mémoire flanche et le désir ne s’invite plus.

Encore dix séances. Je n’en vois pas le bout.

 

Plus qu’une parenthèse.

 

Quatre mois plus tard : il paraît que je suis guérie.

Encore une chance !

 

Et maintenant : come on !

 

Maryse Wolinski - 10 janvier 2012